Adil, on a eu Gé et moi la chance de le cotoyer rapidement sur les bancs de l’école de commerce, puis surtout de suivre ses cours de théâtre pendant quatre ans. C’était différent de tout ce qu’on connaissait, et pourtant on en a essayé des profs de théâtre ! C’était beau, intéressant, physique, cool, bizarre parfois, et surtout ça nous demandait toujours d’aller chercher plus loin, d’oser des choses, d’oser se lancer.

Alors aujourd’hui j’ai eu envie qu’il nous raconte ce qu’il avait en tête Adil. Comment ça se passe une reconversion et qu’est ce que ça implique.

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Est-ce que tu peux nous résumer ton parcours ?
Après avoir grandi à Strasbourg, j’ai fait une prépa puis je suis rentré en école de commerce, à l’ESSEC. J’y ai testé pas mal de différents métiers et de stages. Je chante et je danse depuis que je suis petit, mais j’ai essayé au maximum de ne pas affronter cette fibre artistique que j’avais. J’ai terminé l’école par un stage en trading, puis j’ai travaillé en urbanisme. Et à l’issue de tout ça, je me suis dit qu’il fallait tout de même affronter la réalité, et j’ai démarré les écoles de théâtre. J’ai fini par rentrer à l’Ecole Supérieure d’Art Dramatique de Paris.
Maintenant je fais partie de différents projets théâtraux. Je passe aussi beaucoup d’auditions, en théâtre et en cinéma. Avec la formation que j’ai reçue à l’ESSEC, j’ai la chance de ne pas devoir être serveur à côté pour arrondir les fins de mois. Je donne des cours de communication orale, de créativité, je fais aussi du coaching individuel.

La carrière théâtrale, c’est quelque chose que tu avais envisagé avant tes études de commerce ?
Le théâtre théâtre, j’ai vraiment découvert ça tardivement. J’avais surtout fait de la comédie musicale, avec du chant et de la danse. J’en ai fait à Strasbourg, puis, à l’ESSEC, j’ai rejoint l’association de comédie musicale. J’ai écrit un spectacle en deuxième année: pas mal de chansons, la moitié du livret, l’histoire… Je faisais aussi partie de l’association de théâtre et j’ai mis en scène Huis Clos. Je me suis lancé la dedans sans vraiment connaître, j’avais du aller au théâtre deux ou trois fois dans ma vie. C’est vraiment par le biais de la mise en scène que j’ai découvert le théâtre. J’ai eu envie d’approfondir ça, avec le jeu d’acteur pour mieux diriger. Ca m’a attrapé. A un moment je n’arrivais plus à faire autre chose ! Je continue à avoir une vision un peu interdisciplinaire, j’essaie de mélanger le théâtre avec de la danse, du chant… d’y mêler tous les arts.

Comment penses-tu que ta double formation a modifié ton rapport au théâtre ?
Quand je me suis professionnalisé, j’ai eu le sentiment de devoir désapprendre quelque chose. En école de commerce, on nous demande d’être efficaces, le rapport au temps est complètement différent. J’avais envie de faire les choses tout de suite, je voulais que tout prenne tout de suite. En entreprise on doit être volontaires, alors que le théâtre est à l’opposé. Le théâtre c’est la sensation, la mémoire affective… le volontarisme, c’est notre pire ennemi.
Et puis j’avais beaucoup d’idées du théâtre a priori dont j’ai du me défaire. Au conservatoire une de mes profs m’avait dit que j’avais « des idées publicités ». Je l’avais hyper mal vécu ! Mais c’est vrai que je tendais vers le plus court chemin, je passais à côté de la complexité des choses. Et ça ne laissait pas la place à l’imaginaire et au petit grain de folie qui permet de créer. J’ai l’impression de l’avoir un peu plus aujourd’hui.
J’ai vraiment désappris quelque chose. Après, pour les cours que je donne, ça m’a permis d’avoir un réseau, des missions, des jobs. C’est surtout ça que j’en retiens.

 

Selon toi est-ce que le Théâtre évolue ? Fait-on du théâtre différement aujourd’hui ?
Déjà, il y a plusieurs théâtres. Par exemple le théâtre de reconstitution joue les pièces comme elles ont été écrites, avec des costumes d’époque. Cette vision patrimoniale du théâtre est encore très présente. Mais il y aussi des metteurs en scène qui apportent une super-lecture aux textes, qui ont une vision et plient le texte à leur vision. Il y a vraiment de tout.

Et puis les montants de l’aide publique ont toujours des conséquences sur les créations. Comme aujourd’hui il y a moins de subventions, on fait des petites productions, avec 5 ou 6 personnes maximum sur scène. On joue moins longtemps, avec moins de moyens. Je vois aussi beaucoup de seuls-en-scène, avec des grandes tirades qui sont dites face public.

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Qu’est-ce que toi tu as envie d’apporter de nouveau ?
Je n’ai pas envie de révolutionner quelque chose. Bien sûr j’ai envie d’avoir une approche corporelle, mais c’est la grande tendance, tous les metteurs en scène te diront ça, donc je ne révolutionne rien !
Mais j’ai envie d’apporter de la légèreté, de ramener du rire sur des sujets sérieux. Sans tomber dans du Feydeau ou du boulevard, je veux qu’on se fende la poire. Je n’aime pas quand on revendique des choses au micro face public. Je veux une intrigue, une dramaturgie et que les personnages vivent un vrai drame.
J’adore les corps qui ne sont pas des corps de danseurs. C’est important pour moi, de trouver l’endroit où le corps s’exprime différemment. C’est ça, ma petite ambition.
En ce moment je réfléchis à un spectacle sur la peau. Ca ramène à l’idée de race, de rapport à l’autre, à l’étranger, à l’identité de manière générale. Je ne sais pas exactement quelle forme ça prendra mais je suis en train de lire plein de choses. Tout le monde est perturbé par ce qu’il s’est passé, par les élections qui arrivent. La question de l’identité est essentielle. Je veux en parler en s’émancipant de la lourdeur qu’on vit aujourd’hui. Imaginer un endroit ou demain on peut changer de peau à volonté et se métamorphoser.

Je ne veux pas créer de polémique, je ne veux pas qu’on théorise. Je n’ai pas envie qu’on parle de mon spectacle en buvant du champagne et en mangeant des petits fours. Je veux réunir des personnes de différentes races, de différents milieux sociaux, et rire ensemble de notre petite condition d’humain. Par le biais de l’expérience, de la poésie, de l’image, de l’histoire.. mais surtout pas par le biais de la réflexion. Je veux créer un objet suffisamment ouvert pour que tu réfléchisses à ce à quoi tu as envie de réfléchir, sans que j’ai besoin de prendre le public par la main.
Et puis je voudrais travailler l’image – ça me paraît essentiel, on a une mémoire presque télévisuelle maintenant. Avec ça et le rire, j’espère que ça pourra ramener le plus de monde possible.

Qu’est-ce qui te rend le plus heureux aujourd’hui dans ta vie ?
Je me rends compte que la plus belle chose c’est de progresser et de faire progresser les autres. En tant que comédien je me pose toujours mille questions, je ne sais pas comment prendre les choses, je me pose des questions sur moi et mon rapport aux autres, au groupe. La scène c’est une loupe, tu réalises des choses essentielles sur toi qui te font réfléchir à tes amours, à tes amitiés. Il faut apprendre l’humilité. On est disséqués sur scène, et on progresse continuellement dans son rapport au théâtre et aux autres.

L’école de commerce, je l’avais faite pour plaire. A mes parents, mais aussi pour montrer qu’un mec comme moi pouvait réussir même si j’étais issu d’une famille et d’un quartier modeste. Je voulais dire « Hé ho, je suis comme tout le monde » ! Mais vouloir plaire, sur scène il faut savoir s’en affranchir, et le chemin vers cette liberté est très compliqué. Cette envie de plaire guette toujours, et ça m’apprend beaucoup.

Et puis avoir le contrôle sur son agenda, c’est la plus belle chose au monde. C’est puissant. Je n’ai pas de scrupules à annuler ce que je n’ai pas envie de faire. Quand je n’arrive plus à réfléchir, je peux me dire : arrête, fais une sieste, va au ciné. C’est moi qui prend mes rendez-vous. Et après le rendez-vous j’ai la liberté d’aller boire une bière, de lire un bouquin, d’approfondir les sujets que j’ai envie d’approfondir. C’est génial. C’est moi qui choisis. Et contrairement à la première partie de ma vie où j’ai fait mes choix en fonction des autres… C’est beau ! C’est cool ! J’adore !
Le pendant c’est que c’est beaucoup de solitude, et il ne faut pas devenir capricieux. Parfois je trouve un confort à ma solitude et je n’ai pas envie de voir les gens. C’est la plus grande difficulté que j’ai aujourd’hui, ne pas m’enfermer la dedans. Dans la liberté il faut parvenir à s’obliger, et c’est un équilibre que je n’ai pas encore totalement trouvé.

Etre productif c’est un rapport au temps qui est trop court. Avant, quand je ne trouvais pas, j’étais paniqué. Et puis j’ai réussi à abandonner, à développer une foi dans le fait que les choses vont venir par elles-mêmes. J’ai arrêté de me torturer à chercher, j’ai lâché du lest, et les idées viennent autrement, beaucoup plus intenses et pertinentes que si je l’avais vraiment voulu. En entreprise la tyrannie du court terme empêche de trouver des idées. Alors que la liberté le permet, parce que j’ai le droit de laisser décanter et les idées ressurgir. Le rapport au temps, plus dilaté, me permet de trouver des choses plus grandes. Je n’ai plus envie d’être efficace.

Mais du coup, c’est comme si tu travaillais en permanence ?
Oui, tout le temps. Je n’ai plus de frontière entre ma vie privée et mon travail. Mais ça n’est même pas une question pour moi. L’art que je veux pratiquer c’est moi, mes idées, ce que je suis, mes doutes, ce que j’ai envie de dire, et donc c’est en permanence. Parfois c’est pesant pour les autres. Récemment en voyage avec des potes, on m’a reproché de parler trop de théâtre, de techniques de respiration, ils avaient envie d’entendre autre chose ! Alors j’essaie de ne pas parler que de ça, mais tout ce que je vois et j’entends, je le mets dans mon art. Il n’y a pas de distinction entre la vie et l’art. Je ne peux pas, je n’y arriverais pas, et je ne veux pas de ça.
Ca me permettra aussi peut-être de toucher plus de monde avec mon art, parce qu’il est emprunt de vie. Je suis rompu à la vie en entreprise, je vois à quoi ressemble la vie de la majorité des français. Je ne pense pas être totalement déconnecté de la réalité, et je pense que ce que je fais peut toucher les gens dans leur vie quotidienne, sans qu’on ait besoin de leur donner d’explication quelconque. Aujourd’hui l’art parfois c’est ça : il faut une notice au musée, pour bien comprendre ce que l’artiste a voulu dire. Mais c’est la mort de l’art ! Si quand je vais au théâtre je dois avoir lu l’auteur avant, compris son idéologie et son travail pour apprécier ce que j’ai devant moi, alors ça n’est pas bon. Le bon endroit doit être suffisamment grand et large pour que ça touche n’importe qui dans son intimité.
Et c’est notre responsabilité, en tant qu’artistes, d’installer le public dans un endroit où il faut abandonner la raison et se plonger dans la sensation. C’est un vrai sujet que j’aimerais approfondir !

Si vous en voulez encore, sachez qu’Adil a ouvert un super blog récemment, Who said I was Shakespeare?, où vous apprendrez plein de choses sur les bienfaits de la rêverie, de la lenteur et de la respiration. Il jouera aussi dans Le Songe d’une Nuit d’Eté à la Tempête du 3 mars au 2 avril prochain. Un très grand merci à Adil d’avoir pris le temps de nous raconter tout ça !