N'importe Quoi pour des Gens Bien

DIY et tranches de vie

Manger du pain au pays du riz

Sur la courbe d’expatriation – oui, des experts ont bien sur écrit sur la question – je crois que je suis en train d’entrer dans la phase 2 dite « Prise de conscience ».

image

Courbe d’expatriation

 

Le terme « mal être » est peut-être un peu too much, mais disons qu’après la période « youhou tout est nouveau, si j’appuie là ça fait quel bruit ? », je pense qu’après trois mois on commence naturellement à s’interroger. Trois mois, et alors ? Est-ce que c’est ce que j’imaginais ?

Je n’ai pas trouvé la réponse à toutes les questions existentielles qui me traversent la tête (sinon, quel ennui), mais je suis en train de prendre conscience d’une chose : la place du confort dans nos vies. Ou du moins dans ma vie !

La vraie envie d’expatriation est partie d’une idée ultra basique : il y a tellement de choses différentes qui se passent en ce moment même sur terre que j’ai envie d’aller voir ça de plus près. Voir autre chose, découvrir une autre culture, apprendre une autre langue, vivre autrement, remettre les choses en perspective. J’adore Paris, j’adorais ma vie à Paris. Pour le coup je ne fuyais rien du tout. Mais c’était forcément une bonne idée d’arrêter de ne voir que des gens qui viennent du même endroit que moi, ont fait les mêmes études, travaillent dans les mêmes entreprises. Voir comment on réfléchit ailleurs, s’enrichir au contact de la différence.

Quand tu arrives au début, c’est comme si on te jetait dans un bain d’inconnu (ou aussi un bain d’inconnus en l’occurrence au Cambodge avec la foule et la mousson). Tu ne connais personne. Il fait chaud et humide, et tu ne sais pas comment rester présentable. Tu ne sais pas dire ni bonjour ni merci. C’est écrit sur la couleur de ta peau que tu n’es pas d’ici – au cas où les gens n’auraient pas déjà remarqué ta déconfiture face au climat. Comment je fais pour traverser cette rue sans passage piéton ? C’est quoi tous ces moustiques ?

L’urgence devient d’apprivoiser cet environnement. De maîtriser toute cette excentricité.

Pourtant j’en ai fait des voyages, avec le même objectif : voir le monde ! voir les autres ! vivre ! Et dans ces expériences là, l’inconfort avait quelque chose d’excitant. C’est la dernière étape du dépaysement. Quand à 20 ans on a traversé l’Inde sac au dos avec 4 copains, j’étais autant transportée par les temples et les paysages que par la manière dont on voyageait : hôtels crasseux, nuits dans les trains couchettes, repas louches. Youhou, wild ! On était remplis de cette impression de se dépasser, d’être de vrais aventuriers. On avait rangé notre apparence et notre confort au placard pour vivre the total experience. La première fois que je suis venue en Asie, je trouvais qu’un des trucs les plus cools qu’on avait fait c’était de se doucher dans les gares.

Petit à petit – parce que j’ai commencé à gagner ma vie, parce que j’ai rencontré Benjamin, parce que j’ai vieilli ? – j’ai commencé à accepter que les vacances c’était aussi fait pour se reposer. Que c’était OK de s’offrir des petits luxes, que c’était OK de profiter. J’ai sûrement perdu en ambiance Pékin Express mais j’ai probablement gagné en appréciation des choses que je voyais.

Et puis maintenant depuis trois mois, j’ai décidé de combiner destination exotique et vie quotidienne. Et ne pas avoir de date retour où on va retrouver son petit appartement et son petit pyjama, ça change tout. La perte de repères, ça peut faire peur. En pensant long terme, on prête aussi attention aux choses plus compliquées : la peur de tomber malade, l’impossibilité de se déplacer à pied, toutes les situations où mes 25 mots de khmer ne suffisent pas. Le quotidien est beaucoup plus riche, mais peut aussi sembler beaucoup plus agressif.

Du coup, je réalise maintenant que depuis trois mois j’ai fait du confort ma priorité n°1. J’ai pris une assurance et je cotise à la retraite. J’ai envie que ça soit joli et que ça sente bon chez moi. J’ai envie de pouvoir manger des pâtes au gruyère en regardant des conneries sur Youtube. J’ai envie de pouvoir parler ma langue maternelle avec mes amis, sans chercher mes mots, en partageant les mêmes références et le même humour. J’ai envie d’aller au cinéma. J’ai envie de manger du pain, et du yaourt.

En fait rien de tout ça n’a changé en déménageant à l’autre bout du monde.

Parfois un petit sentiment de culpabilité frappe à la porte : quoiii ? Tu n’as pas que des amis cambodgiens ? Quoiii ? Tu ne manges pas que des plats khmers ? Quoiii tu ne parles pas mieux cambodgien que ça après trois mois ? T’arrêtes de te regarder le nombril un peu ? Pourquoi t’as déménagé si c’est pour vivre de la même manière ?

Je pense que pour pouvoir franchir « l’étape clé du changement », et atteindre une « intégration réussie » (cf courbe scientifique ci-dessus), il faut accepter de faire les choses à son rythme. Il faut accepter qu’on a besoin d’être un minimum zen pour être à l’écoute. Il faut accepter qu’on est différents, et qu’on le sera toujours, mais que c’est OK. Dans son (très bel) article sur l’éloge de la lenteur, Adil parle de « se laisser caresser par les choses », et de dire stop au volontarisme. J’ai là le parfait champ d’application, non ? Au fond je suis sûre que cet environnement, ce pays, cette vie, infuse tout doucement. Let’s climb up cette courbe, baby.

2 Comments

  1. Trop bien ce post! Tu t’adaptes très bien
    Par contre cette courbe je suis pas d’accord, il manque quelques grandes oscillations sur la droite et ce grand risque de la pente descendante du « cynisme » qui emporte tout (à combattre bien sûr).
    Bye

  2. whosaidiwasshakespeare

    26 octobre 2016 at 7 h 21 min

    Ouah! Merci pour le renvoi, je suis touché 😉
    Ton article est très beau, plein de sincérité et il nous touche tous à l’heure de la trentaine. Perso, j’ai l’impression que mon espace de vie a rétréci autour de moi : le cercle d’amis, les quartiers fréquentés, les habitudes… Donc tu as déjà du courage d’être partie voir ailleurs.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*