Je me souviens très distinctement de la première fois où j’ai été au ciné toute seule. Je devais avoir 12 ou 13 ans, et j’avais donné rendez-vous à une copine pour aller voir je ne sais quelle comédie romantique avec Julia Roberts, ma héroïne de l’époque. Ladite copine ne s’est jamais pointée. Après avoir accepté cette nouvelle (et oui souvenez-vous, nous n’avions pas de portable à l’époque. Il ne suffisait donc pas d’être prévenu, il fallait accepter seul que l’autre ne viendrait plus). Bref, après avoir accepté cette douloureuse nouvelle, j’ai du faire face à une encore plus douloureuse situation : j’étais au ciné toute seule. J’avais claqué un demi-smic dans le prix de cette place (il faut remettre les choses dans la perspective d’une gamine de 12 ans), mes parents ne viendraient pas me chercher avant 22h (on était bien peu de choses sans portable vous dis-je). Pas moyen de faire demi-tour.
J’ai donc affronté le film, seule, sentant peser sur moi le regard des autres et entendant dans ma tête leurs ricanements imaginaires. Je vivais en plus à cette époque dans un lointain pays où au ciné il y avait un ENTRACTE. Ils coupaient le film en deux comme ça, bim, sauvagement, et nous encourageaient à acheter des bonbons en attendant que ça reprenne. Une méthode éprouvée au théâtre, mais au ciné, y’a pas à dire, ça fait drôle. Alors imaginez l’entracte toute seule à 12 ans, un cauchemar sur terre.

Il m’a fallu des années avant de retenter l’exercice, jusqu’à ce que je souscrive à un abonnement illimité ; je n’avais pas autant d’amis que de films à voir, je me suis donc rendu à l’évidence : j’allais devoir m’habituer à aller au ciné toute seule.

Et je vous le donne en mille : le ciné seul, C’EST LA VIE.

J’en connais encore beaucoup qui, même si les fantômes de l’adolescence sont loin, frémissent à cette idée. O grand dommage, o tristesse !

Au ciné tout seul, on peut :
– Chopper les meilleures places, même si la salle est bondée. On l’a tous fait, de laisser un fauteuil entre nous et le mec déjà installé, parce que l’inconnu, c’est risqué. Surtout si le mec est tout seul, imaginez-vous, c’est louche. Non, bref, il reste toujours quelques places isolées, au 10ème rang, en plein milieu, dont on peut prendre possession tranquillement, pendant que les couples et groupes d’amis se retrouvent tout au fond sur le côté limite de dos pour ne pas être séparés.
– S’envoyer un paquet de Pringles, voire un Haagen Dasz Cream Crisp (catégorie de produits qui à mes yeux poussent dans les cinés) sans justification alors qu’on va au resto après / qu’il est 10h du mat / qu’on a séché la gym toute la semaine. La seule question à laquelle on aura à répondre c’est « Avez-vous une carte de fidélité ? » et là vous pouvez répondre oui, répondre non, ça ne changera rien à votre vie ni à l’image que quiconque se fait de vous. (Oui parce que bon les programmes fidélité des cinés, hein, on repassera)
– Aller voir une bonne grosse daube, parce qu’on a envie, et que oui, Julia Roberts est une raison suffisante pour aller voir un film.
– Se faire la séance de 18h30 sans devoir attendre ses potes consultants/financiers/veilleurs de nuit.
– Ne pas devoir faire semblant d’écouter vos potes qui ne peuvent pas s’empêcher de commenter pendant le film
– Se contenter d’un jugement « J’ai kiffé » / « J’ai pas kiffé » en sortie de séance. Nul besoin de produire dans l’immédiat du « Ouiiii ce huis clos tout à fait Bergmanien est vraiment poignant » (conversation réelle entendue à la sortie du ciné). Vous avez jusqu’à la pause café du lendemain au bureau pour peaufiner votre analyse (ceci dit si vous avez été voir Tu Veux ou tu veux pas à 18h, abstenez-vous peut-être de la ramener auprès de vos collègues).

Vous l’aurez compris, je n’ai qu’un conseil à vous donner : chaussez vos charentaises et faites-vous une soirée ciné en tête à tête avec vous-même.